Tormentum Insomniae,
une pièce d'Alain Boisvert...

 

 

C'est le soir de la première. Je suis caché dans la régie, nerveux comme un nouveau père. L'attente est insupportable, mais pas autant que les 15 premières minutes de la pièce. Je peux entendre, dans ma tête d'auteur paranoïaque, les pensées des spectateurs qui se demandent ce qu'ils vont bien pouvoir me dire; ou ce qu'ils vont pouvoir dire à Moncef, pour ceux qui croient encore qu'il est le coupable, le tâcheron derrière cette bouillie indigeste.

Puis c'est la cassure. Yves tombe, ce n'était pas prévu, et soudain le malaise est vraiment là, pour moi, plus que jamais. Je ris tout en me posant plein de questions, et je sens que je ne suis pas le seul qui a du mal à regarder le pauvre comédien tenter de redresser la situation. À partir de là je respire. Pendant 10 minutes.

Mais un spectateur se lève, brusquement, et sort. Ça non plus, ce n'était pas prévu. Pour moi, c'est fini, c'est la catastrophe, je ferais mieux de trouver une autre passion. Jusqu'à la fin, je regarde à peine ce qui se passe sur scène, je ne porte pas attention aux réactions du public qui reste, ne pouvant penser qu'à la personne qui est partie. 

L'ovation me fait à peine plaisir. C'est peut-être seulement de la politesse. J'ai les bleus, je me demande à quoi sert de répéter pendant des mois pour en arriver là. Je vais saluer maladroitement. Derrière le rideau, Caroline m'attrape: "Y a un monsieur qui est sorti de la salle. Il est venu nous voir, il a dit que la comédienne allait mal, et qu'il fallait faire quelque chose".

Il y avait cru. 

Seulement pour ce moment, les mois de répétition ont valu la peine. Au cours des soirs suivants, d'autres spectateurs sont sortis, paniqués. Je n'ai pas écrit cette pièce pour arriver à ce résultat, je ne voulais pas terrifier les spectateurs. Je voulais qu'ils aient un doute, un tout petit, le même qu'ils avaient, enfants, quand leurs parents leur disaient qu'ils allaient les abandonner s'ils ne marchaient pas plus vite. 

Parce que je pense que le théâtre doit nous faire vivre des choses, et pas seulement nous les montrer.

 

Tormentum Insomniae fut présentée du 8 au 17 février 2001 à la salle Calixa-Lavallée

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